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Ensemble, c'est tout !

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 Ensemble, c'est tout !
 
Par François Charles TRUFFE | Publié le dimanche 27 août 2017 à 10:32
 
 
Gérard Larrieu, Jean-Louis Bouchard, Pascal Bary
Quand nous avons proposé à Jean-Louis Bouchard une interview croisée avec Pascal Bary, le grand propriétaire français a tout de suite donné son accord, en ajoutant, “mais il faut aussi inviter notre courtier Gérard Larrieu. Lui aussi a joué un rôle décisif dans cette aventure”. Le rendez-vous a été pris quelques jours après. Un pur moment de bonheur.
 
- Pascal Bary et Jean-Louis Bouchard, c’est une association qui dure depuis maintenant 35 ans.
Pascal Bary : J’ai débuté avec un seul cheval qui appartenait à mon père. Ensuite, j’en ai eu trois, dont deux qui m’avaient été confiés par Jean-Louis. L’aventure a débuté en 1982.
- Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Jean-Louis Bouchard : Par l’entremise de Patrice Renaudin que ma meilleure amie connaissait très bien. C’était la fille des amis d’enfance de mes parents. J’ai demandé mes couleurs, et j’ai mis mes premiers chevaux de courses chez Pascal.
- C’était tout de même un pari risqué de faire confiance à un tout jeune entraîneur qui n’avait pas encore fait ses preuves...
JLB: J’étais moi-même un jeune propriétaire inexpérimenté. Le risque existait donc également pour lui. Une association de débutants. C’était tout de même prometteur...
- Comment avez-vous découvert l’univers des courses ?
JLB: J’ai longtemps habité Suresnes, après la guerre, sur le boulevard qui monte. Je me retrouvais entre Saint-Cloud et Longchamp, tout en allant au lycée à Auteuil. Je passais quotidiennement devant les hippodromes. Un jour, je suis entré pour voir ce qui se passait à l’intérieur. Et finalement, je n’en suis plus jamais ressorti. Gérard a rejoint l'association un peu plus tard. 
Gérard Larrieu : En 1985, pour être précis.
JLB : Il m’a tout de suite acheté, aux ventes de yearlings, un très bon cheval qui s’appelait Satco, avec lequel nous sommes allés courir la Gold Cup. Il avait très mal voyagé. Il avait tellement fondu qu’en arrivant dans le box, il n’y avait plus de cheval. De plus, il a perdu ses fers dans le dernier tournant. Ah, c’était vraiment épique !
PB : Il est également tombé au défilé.
- Malgré tous ces avatars, il a tout de même terminé cinquième...
PB : La mémoire a tendance à embellir les souvenirs, mais je ne me rappelle pas l’avoir vu finir cinquième. Il avait terminé tellement en retrait... Cela dit, il s’agissait d’un très bon stayer qui a terminé deux fois à l’arrivée du Prix du Cadran. Deuxième et troisième.
JLB : Mon meilleur souvenir des déplacements à l’étranger restera la victoire de Dream Well dans le Derby d’Irlande. Un vrai coup de maître. On est invaincu en Irlande. Une sortie, une victoire. Autant rester sur ce coup d’éclat.
- Comment fonctionne votre association ?
GL : C’est Jean-Louis, le capitaine.
JLB : Au départ, j’étais turfiste, donc je savais regarder les courses, les analyser. Auprès de Pascal et Gérard, j’ai également appris à connaître le cheval. D’ailleurs j’ai habité très longtemps à Gouvieux. Mais il y a encore beaucoup de choses que je ne vois pas, et qui ne leur échapperont pas.
PB : Le plus bel exemple de cette complémentarité a peut-être été Ragmar. Après sa victoire dans le Prix Greffulhe, je voulais courir le “Lupin”, programme logique. Jean-Louis m’en a dissuadé, avec l’argument que nous avions toutes les chances de prendre une tannée par Hélissio. Au niveau classique, la sélection se révèle impitoyable. Les combats laissent toujours des traces. Nous avons donc été directement sur le Prix du Jockey-Club que nous avons eu la chance de gagner.
JLB : En profitant des déboires d’Hélissio. Le côté aléatoire des courses participe également à leur magie.
- Vous arrive-t-il de vous disputer ? 
JLB : Je n’en ai pas le souvenir.
PB : La seule chose que Jean-Louis ne me pardonnerait pas, c’est de présenter un cheval en mauvaise santé au départ d’une course.
- Je crois, Gérard, que vous désiriez initialement être entraîneur.
GL : Effectivement. Et a posteriori, je me suis toujours félicité de n’avoir pas pris cette direction. C’est un métier tellement difficile. Il faut être homme de cheval, DRH, gestionnaire avec un bon sens du commerce, maître en relations publiques et j’en passe...
-Et parfois même danseur de claquettes pour faire rêver les propriétaires...
PB : Les claquettes, cela n’a jamais été mon truc.
- Quand il faut annoncer une mauvaise nouvelle, comment procédez-vous ?
PB : Le plus vite possible. Quand on partage la mauvaise nouvelle, cela va un peu mieux. Mais les accidents sont très rares, parce que nous travaillons avec beaucoup d’exigence.
JLB : être propriétaire, c’est savoir apprivoiser l’adversité. Statistiquement, il y a seulement un cheval sur cinquante qui pourra vraiment sortir de l’ordinaire et prendre du black type.
PB : Cette année, nous avions sept 3 ans pour attaquer la saison. Monroe Bay et Thais sont gagnantes de listed et placées de groupes. C’est pas mal.
- Votre casaque a toujours été considérée comme plutôt chanceuse. La chance existe-t-elle vraiment ?
JLB : J’en suis convaincu. Mais la réussite, notamment pour un entraîneur ou un courtier, tient beaucoup à l’intuition, qui serait un “mélange de qualité intellectuelle et d’expérience”, comme je l’ai entendu récemment. Cette définition m’a beaucoup plu.
GL : Et justement, Jean-Louis nous a offert cette expérience, en payant les yearlings tout au long de ses années.
PB : Et même l’entraînement...
GL : On était très jeunes. Jean-Louis nous a donné non seulement les moyens de travailler, mais également d’assouvir notre passion. Je ne sais pas s’il existe beaucoup d’autres business où l’on peut vivre ce genre d’expérience.
PB : L’histoire ne retient que les succès. Mais il y a eu aussi des périodes difficiles. Jean-Louis était toujours présent. Il nous a toujours soutenus.
JLB : D’une manière générale, je dirais que nous avons un cheval amusant sur dix. J’entends par là susceptible de prendre du caractère gras. Mais nous avons connu des années où il n’y avait rien de valable dans l’écurie.
PB : Nous travaillons pour découvrir le bon cheval. C’est cette quête merveilleuse qui motive Jean-Louis, comme la plupart de mes propriétaires.
JLB : Au départ, comme nous n’avions pas les moyens d’avoir des chevaux de grande classe, on a gagné un paquet de “réclamers”. Mon premier bon cheval de réclamer s’appelait Cadet la Perle.
- Plus tard, vous avez acheté des chevaux “clés en mains” hors du circuit des “réclamers”.
JLB : Quand nous repérons, avec Gérard, un cheval qui possède un potentiel intéressant, très souvent nous proposons d’en acheter la moitié, et de le laisser chez l’entraîneur. C’est pour cela que j’ai quelques chevaux chez d’autres entraîneurs.
- Vous avez souvent acheté des chevaux à Georges Sandor.
GL : Guislaine a été la première acquisition en 1991. Juste à l’époque où vous souhaitiez réinvestir dans les chevaux.
JLB : Ce qu’il faut expliquer, c’est qu’à la fin des années 90, il y a eu une crise terrible dans le monde de l’informatique. IBM a fait faillite, et moi-même je suis passé tout près de la catastrophe. Les banques ont accepté de me soutenir, à condition, d’une part, que je remette la moitié de mes biens dans l’entreprise et, d’autre part, que je ne possède plus de chevaux. Voilà pourquoi il m’a fallu renoncer aux chevaux de courses durant quatre ans. Un crève-cœur. Puis les affaires sont reparties, la boîte a été sauvée, et j’ai alors proposé à Gérard d’aller à Keeneland.
GL : Mais avec les yearlings, il fallait attendre un an et j’avais repéré une pouliche de 2 ans qui avait dévoilé en course de la qualité. J’ai pris rendez-vous chez Georges Sandor sans en parler à Jean-Louis. L’affaire s’est faite rapidement. Ensuite, il fallait que je lui annonce. On m’a dit qu’il était au golf. Je suis parti à sa rencontre. J’ai attendu sur le bord du green au trou numéro 9, avec mon dossier sous le bras. On s’est assis quelques minutes, et il m’a donné son accord. C’était Guislaine, notre première acquisition chez les “Sandor”.
PB : Georges Sandor, je le connaissais depuis longtemps. J’allais souvent à l’entraînement chez lui à Maisons-Laffitte.
- Est-ce que ce n’est pas plus excitant d’acheter des yearlings ?
JLB : Si bien sûr, mais il faut être patient. Et c’est très aléatoire.
- Vous avez quand même la main heureuse aux ventes de yearlings, avec notamment deux lauréats de Prix du Jockey-Club, Dream Well et Blue Canari.
JMB : Avec Blue Canari, je ne pensais vraiment pas gagner, même si j’ai beaucoup insisté pour que l’on participe à l’épreuve. La quatrième ou la cinquième place m’aurait comblé. Dream Well, quant à lui, avait été retiré lors des ventes de yearlings. Il n’avait pas atteint son prix de réserve. C’était un poulain assez plat, mais qui me plaisait bien, comme à Pascal. Maria Niarchos a bien voulu nous en céder la moitié à l’amiable. Mais mon premier gagnant de Jockey-Club, je l’ai acheté grâce à François Boutin. On déjeunait au “Ciros”. Il avait une pouliche qui débutait dans le Prix Yacowlef et qui travaillait bien. Elle a effectivement gagné, mais de très peu, devant un poulain qui n’était pas du tout fait pour participer à ce genre de course. J’ai demandé aussitôt à Gérard de l’acheter. C’était Celtic Arms.
- Comment expliquez-vous que les courses de chevaux, ce sport si fascinant, intéressent si peu les plus grosses fortunes françaises.
JLB : En France, contrairement à ce qui se passe en Angleterre, le jeu a très mauvaise réputation. Mon père, qui était très bon cavalier, m’interdisait de jouer. En France, le mot spéculation est un gros mot. En outre, si vous voulez faire venir les gens aux courses, il faut bien les recevoir. À chaque fois que j’ai fait venir des gens aux courses, ils ont été tellement mal traités, qu’ils ne sont jamais revenus. Les gens du sérail ne s’en rendent malheureusement pas compte.
- Quel conseil donneriez-vous à un jeune propriétaire ?
JLB : Profiter du moment. Vivre intensément chaque instant de bonheur. Et surtout aimer l’animal. Sinon, ce n’est pas la peine de se lancer dans cette aventure.